Jean Malavaud
Aumônier de la paroisse Christ-Roi de Milan
Il pleut des trombes d’eau ce jour là sur Milan et le ciel gris n’est pas encourageant, pourtant le Père Jean Malavaud
m’accueille joyeusement ; l’atmosphère morose de l’extérieur n’affecte en rien sa bonne humeur.
Un regard vif et pétillant, le sourire large dans une barbe de missionnaire, la carrure solide,
l’homme est affable, calme, concentré, entièrement donné à notre conversation. Pourtant dès mes premières questions
le concernant, il rechigne à répondre : « Parler de moi est-ce vraiment intéressant ? »,
devant mon insistance il consent à lâcher : « Je suis né à Oran en 1954, dans une famille de quatre garçons.
Je suis resté en Algérie jusqu’à l’âge de 6ans½, puis ma famille est allée en France en 1962. Mes études se sont déroulées
entre Marseille et Toulouse et j’ai fait Sup de Co. »
Et le Père Jean de s’arrêter là, croyant en avoir suffisamment dit !
J’insiste encore : comment est née votre vocation ?
« J’ai eu une vocation progressive entre 13 et 23 ans où j’ai passé mon temps à dire oui,
puis non au Seigneur. Un pas en avant, deux en arrière... C’est la rencontre avec le Pape Jean Paul II au Parc des Princes
qui m’a convaincu. J’ai fait mes études au séminaire de Toulouse, puis j’ai été ordonné prêtre en 1986 à Toulon. J’ai fait
une dernière année d’étude à Rome où j’ai eu ma première expérience de prêtre : je célébrais une messe tous les dimanches
dans une paroisse. De retour en France, j’ai été nommé aumônier des jeunes dans le diocèse de Toulon. Ce fut une expérience
exaltante, passionnante, à travers laquelle j’ai beaucoup appris sur le métier de prêtre dans ce qu’il y a de plus grand
mais aussi de plus difficile.»
Vous avez eu également une expérience missionnaire en Afrique ?
« Oui, j’ai été missionnaire 3 années au Niger, le pays le plus pauvre au monde. Je n’avais pas
la charge d’une paroisse mais étais aumônier des étudiants, responsable de l’éveil des vocations, ce qui consistait à faire
le tour des groupes de jeunes, à les écouter ; l’étape première avant un éventuel pas déterminant.... là aussi une expérience
énorme, riche... je suis prêt à repartir demain si on me le demandait, cela m’attire beaucoup. J’aime l’Afrique ! J’ai
réalisé que j’étais africain la toute première fois où j’ai posé le pied sur le sol de l’Afrique Noire, aux odeurs ! Cela
a été une expérience incroyable, un choc, j’étais chez moi ! »
Est-ce difficile d’être prêtre aujourd’hui ?
« Non, dans la prêtrise on accepte tout, on est prêt à tout, un peu comme un tout jeune marié accepte
toutes les conditions de lieu, de maison, de confort ou d’inconfort. Mais il est vrai que la vie est souvent dure pour les jeunes
prêtres, on manque un peu d’humanité dans l’église-institution. Le monde civil européen n’est pas non plus toujours accueillant
pour les prêtres. En Asie ou en Afrique, le prêtre est respecté, on a des égards pour lui à cause de ce qu’il représente.
En France, il y a beaucoup d’indifférence, et parfois du mépris, spécialement dans les rapports avec les institutions municipales,
scolaires, les associations… Il y a une volonté de tenir le prêtre à distance... Par contre, généralement, les relations sont
bonnes avec les fidèles. »
Un prêtre est, entre autre, chargé des sacrements, de l’enseignement et doit
aussi gouverner, diriger plusieurs équipes. De ces trois fonctions laquelle préférez-vous ?
« Sans hésitation, les sacrements ! Les sacrements me passionnent. J’ai donné ma vie à l’Eglise
pour les sacrements. La vie matérielle ne m’intéresse pas et je suis content de voir d’autres s’en charger, mais inviter
aux sacrements, aider dans la progression spirituelle, c’est le sens de ma vie de prêtre. »
Vous êtes maintenant au service de la paroisse française du Christ-roi depuis septembre 2006, quelles sont vos priorités
aujourd’hui pour notre communauté ?
« Mon souci quotidien, ma priorité est la pérennisation de la paroisse française à Milan.
Je veux une structure solide parce qu’un jour je partirai. »
En principe dans une paroisse ordinaire, le pasteur passe un certain temps à son service puis est nommé ailleurs
alors que le noyau des laïcs reste, ici à Milan, le pasteur passe et la communauté passe, comment tenir une dynamique
dans ces conditions ?
« Cela relève entièrement de la responsabilité des laïcs. C’est à chacun de prendre sa vie
spirituelle en compte, d’en vivre, de voir comment s’organiser pour transmettre la foi à ses enfants donc c’est à chacun
de se mettre en route, de participer d’une façon ou d’une autre. Le prêtre est là pour aider, faciliter, conseiller, et
donner les sacrements, la formation, l’accompagnement, mais ne doit pas être le premier moteur. »
Comment se définit un projet pastoral pour une communauté comme celle de Milan ?
« Il faut structurer les services paroissiaux dont nous avons besoin pour une vie religieuse à
la française à Milan. Les partants seront remplacés par des arrivants. Si prêtre et fidèles passent les structures restent,
et elles peuvent aider les nouveaux à mettre rapidement le pied à l’étrier. »
La paroisse française a-t-elle un rôle à jouer dans le paysage milanais ?
« Non, je ne crois pas. En revanche, son rôle est d’aider des familles françaises ou francophones
expatriées, de passage à Milan pour 2-3 ans, à gérer au mieux une vie spirituelle initiée en France, en langue française,
dans le rite romain en usage en France et selon le rythme adopté en France en ce qui concerne première communion, profession
de foi et confirmation. Les jeunes couples doivent pouvoir préparer un mariage dans leur culture française. Des familles
doivent pouvoir être accompagnées dans leur deuil avec la sensibilité de leur culture. C’est le premier service qu’elle doit
rendre : permettre à des familles de trouver un cursus religieux stable lorsqu’elles ont une vie secouée par les déménagements ! »
En quoi est-ce aussi important pour la paroisse française d’être accueillie dans une paroisse italienne ouverte sur une place ?
« C’est une paroisse enfin accessible à tous, ce qui n’existait pas lorsque nous étions
accueillis dans une chapelle de religieuses. Je suis heureux lorsque je vois des mamans françaises entrer dans l’église
au cours d’une journée, passer pour un moment de prière. Enfin nous avons une église ouverte ! »
9h30 pour une messe le dimanche matin c’est tôt ! Difficile de motiver des ados qui se sont couchés
très tard la veille ou des parents de jeunes enfants ...
« C’est tôt en hiver, mais tard en été ! Vous verrez que cet horaire vous permettra
d’envisager de bonnes journées de promenade sans vous priver pour autant de la messe. Par ailleurs, quand vous
parlez de motiver… Le prêtre n’est pas un père fouettard, ni un organisateur de spectacle. Je veux dire par là
que chacun doit prendre la mesure de sa relation au Christ et gérer son rapport à l’Eucharistie. La messe ne doit
pas être présente dans une vie parce qu’on a mis un horaire facile, mais parce qu’elle est une priorité vitale.
La motivation doit donc se faire au niveau de la transmission de la foi et non pas du timing. »
Que répondez-vous à ceux qui jugent inutile une paroisse spécifiquement française, prônant une intégration des
fidèles français dans les paroisses italiennes de leur quartier ?
« Que ceux qui pensent pouvoir s’intégrer en Italie le fassent. C’est bon pour eux. Mais pensez
à tout ceux qui n’ont pas le temps de s’intégrer véritablement à une paroisse italienne parce que 2 ou 3 ans à Milan c’est
trop court. Il est important pour ceux-là d’avoir une stabilité dans la vie spirituelle. On n’est pas là pour le nombre mais
pour aider dans un cheminement de la foi dans les meilleures conditions possibles. »
Les français partent facilement pour les vacances scolaires en France ou ailleurs A cela s’ajoute tout le
long de l’année les tentations des week-ends en dehors de Milan (ski, mer, tourisme culturel...) qui font que les
familles désertent les bancs de l’église ?
« J’accepte que la vie d’expatrié soit un peu spéciale, pas tout à fait dans les normes classiques.
L’absence pendant les périodes de vacances ne me gêne pas. En revanche ce qui me gêne, ce sont les sollicitations qui font
passer la vie de plaisir avant la vie paroissiale. Il est important de redécouvrir la priorité de la vie paroissiale et
urgent de reconnaître l’Eglise comme une famille dans laquelle on manque à Dieu et aux autres si on n’est pas là. La présence
à la messe est comparable à la présence au repas dominical familial : on est invité par le Seigneur à un repas qui
structure peu à peu la communion de l’Eglise et de la vie éternelle. »
Oserai-je mon questionnaire façon « Proust » ?
« Encore ! » proteste le Père Jean dans un éclat de rire
« Vous n’en avez pas assez !!?? »
Quel est le principal trait de votre caractère ?
« Plutôt calme et régulier »
Votre principale qualité ?
« Je n’en ai pas !... non je ris ! Je suis organisé, j’ai le souci de la pérennisation des choses »
Votre principal défaut ?
« C’est plus facile ! Je suis jaloux de mon indépendance, et de mon autonomie. »
Auriez-vous aimé être différent ?
« Non, absolument pas ! J’aime assez ma vie pour en être heureux puisque c’est moi qui la
construis. Je me sens heureux et j’ai d’ailleurs pensé qu’il n’y avait pas plus heureux sur terre que moi. Etre différent,
ce ne serait plus moi. »
Ce qui vous met de bonne humeur le matin ? Et de mauvaise humeur ?
« Je suis toujours de bonne humeur ! Et s’il m’arrivait d’être de mauvaise humeur,
je me retirerais pour que les autres ne subissent pas ces moments ; mon tempérament me pousserait à me tenir à l’écart. »
Le réflexe du matin ? Votre geste quotidien ?
« D’abord, je rends grâce au Seigneur d’être vivant, puis je me fais un café. »
Etes-vous un homme de routine ?
« Non, la routine me lasse. L’autre est vivant, je suis vivant et tout est neuf à tout instant.
Et du coup je fatigue les gens autour de moi parce que je n’aime pas faire deux fois la même chose. Par exemple je ne
supporte pas de reprendre une vieille homélie... »
Savez-vous improviser ou préférez-vous être préparé à ... ?
« Je me prépare toujours, je suis mal à l’aise dans l’improvisation parce que je suis timide et pas assez sûr de moi. »
Le moment de la journée que vous préférez ? Votre occupation préférée ?
« Ce n’est jamais le même, mais j’aime quand je peux rester seul chez moi le matin, faisant tout
un tas de choses avant de me préparer. J’aime beaucoup aller à la rencontre des autres, aux quatre coins du monde. J’adore cela.
Et mon loisir préféré : ma collection de timbres. »
Ce qui vous pèse le plus ?
« La pauvreté dans le monde, la souffrance des familles. Il y a des jours où mon incapacité à
pouvoir avoir le geste qu’il faut au moment où il faut me pèse énormément. Je connais personnellement trop de familles qui
ne s’en sortent pas. »
Qu’avez-vous dans vos poches ?
« Rien !....... Ah si ! Mon téléphone portable. »
Si vous aviez dix minutes à perdre ?
« Je les gagnerais par un moment de prière, par une lettre à faire... Si je suis dans la rue,
j’observe... Je n’ai jamais de moment à perdre, j’ai toujours quelque chose à faire. »
15 euros à dépenser ?
« 15 euros ce sont les frais de la Western Union, je les mets donc de côté pour envoyer un
jour de l’argent en Afrique. »
Pourquoi avoir choisi de suivre le Christ ?
« Je ne me sens pas suivre le Christ, Il marche à mes côtés. J’accepte que d’autres
parlent de suivre le Christ, mais pour moi Il n’est pas devant moi, Il est à côté de moi, comme l’ami le plus intime ;
on parle, Il m’accompagne, m’aide à réaliser mes projets. J’ai souvent le sentiment que nous les élaborons ensemble.
Son avis compte beaucoup pour moi. Lui, Il apporte sa part, avec ce qu’Il est : Dieu qui connaît le sens et la raison de toute
chose, Créateur, Maître du monde et de l’intelligence. »
Quel est votre idéal de bonheur terrestre ?
« Mon bonheur est de voir les chrétiens vivre la vie sacramentelle.
De les voir vivre leur ciel sur terre. »
Quel serait votre plus grand malheur ?
« De ne plus avoir le dynamisme de la foi, si le ressort se cassait... de vivre dans cette nuit
qu’ont connue certains grands saints comme Thérèse, Jean de la Croix. Je ne voudrais pas devenir un prêtre triste. »
Votre meilleur souvenir de prêtre ?
« Il y en a tellement !......... peut-être avoir donné l’envie à certains de devenir prêtres.
Cela va paraître très orgueilleux de ma part... »
Que possédez-vous de plus cher ?
« Mes amis. »
Quel est pour vous le comble de la misère ?
« Ne pas être reconnu par un travail. »
Pour quelle faute avez-vous le plus d’indulgence ?
« J’ai de l’indulgence pour toutes les fautes. Plus elles sont pesantes, plus je
me sens compatissant et plus j’aime la personne. »
Ce que vous appréciez le plus chez vos amis ?
« L’amitié n’est pas marchande ! Je n’aime pas quelque chose chez quelqu’un,
j’apprécie l’être, c’est tout ! »
Quelle est votre prière préférée ? Votre évangile ou texte préféré ?
« Le fils de l’homme n’a pas de pierre où reposer sa tête : cette phrase
lue dans les évangiles m’a toujours travaillé et me fait vivre mon sacerdoce quand les conditions ne sont pas bonnes. »
Avez-vous des héros dans la vie réelle ?
« Oui, mais de humbles héros inconnus du grand public, pour la simplicité de leur vie,
les difficultés assumées dans l’anonymat et le silence, leur sobriété, leur droiture. J’aime ceux qui vivent sans prétention. »
Quel est à votre avis le plus grand mal de notre époque ?
« Que des gens n’arrivent pas à vivre dignement ! »
Quelle serait la vertu la plus nécessaire aujourd’hui ?
« Le don de soi, la générosité. Si on enseignait mieux la générosité qui va jusqu’au
sacrifice de soi on aurait davantage de vocations. »
Quelle est la réforme sociale que vous admirez le plus ?
« Je ne suis pas capable d’en juger. »
L’Eglise sait-elle vivre avec son temps ?
« Je pense que oui, les prêtres sur le terrain sont en prise directe avec le monde. »
Si vous pouviez faire un miracle ?
« Je ferais en sorte que le surplus des riches aille aux plus pauvres. »
Pour vous, qu’est-ce que réussir sa vie ?
« Etre épanoui et rayonnant. »
Que diriez-vous à un groupe de jeunes adolescents à propos de la vie ?
« Mordez-la... mais avec le Christ ! »
Qu’avez-vous réussi de mieux dans la vie ?
« Aider quelques personnes à faire quelques pas vers Dieu. »
S’il vous restait une heure à vivre, qu’en feriez-vous ?
« Deux choses : je rangerais quelques affaires et prendrais des dispositions
envers les personnes qui comptent sur moi dans l’immédiat (une scolarité à payer, quelque argent pour faire
vivre la famille le mois prochain), puis je prendrais des mots croisés pour attendre. »
Avez-vous un regret dans votre vie ?
« Ne pas pouvoir être partout à la fois. Il y a tant de personnes que j’aime,
il me manque le don d’ubiquité. »
Votre espérance ?
« Le ciel. »
Votre mot de la fin ?
« Bonjour l’éternité ! »
Propos recueillis le 16 janvier 2008 par Béatrice Fennebresque
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